Les trois voies de l'individu sociologique

NOTE DE LECTURE

« LES TROIS VOIES DE L’INDIVIDU SOCIOLOGIQUE »

Danilo MARTUCCELLI

 

Référence de l’article

 

Martuccelli D., « Les trois voies de l’individu sociologique », Espace et temps.net, Textuel, 08.06.2005, http://espacestemps.net/document1414.html


 

Danilo Martuccelli

 

Chargé de recherches au CNRS-CLERSE-IFRESI. Il travaille actuellement sur une recherche portant sur les processus d’individuation dans la société française. Ses thèmes de recherche concernent la théorie sociale, la sociologie de l’individu, de l’éducation, des relations interethniques et politique.

 

Ses recherches empiriques visent à comprendre la formation des individus à travers la tension entre « socialisation » et « subjectivation ». La formation de l’individu passe par trois étapes : un fort accord entre l’objectif et le subjectif (les rôles de l’écolier), une phase distante extrême (les épreuves des collégiens) et une réduction non exempte de tensions (les projets lycéens). C’est aussi le résumé de l’étude « longitudinale » de Dubet, sur l’expérience contemporaine en France.

 

Quant aux phénomènes d’individuation, le but est de cerner, à partir de la notion d’épreuve, le mode historique d’individuation à l’œuvre dans la France contemporaine. C’est un processus double ayant de fortes tendances, à la standardisation des étapes de la vie. Ce constat est en opposition à une importante diversification sociale des épreuves, inégalement définies, en fonction des états sociaux. Le défit étant d’établir une relation entre l’histoire de la société et la biographie de l’individu. Le problème est de cerner les critères permettant d’établir cette mise en relation, autrement que par le biais d’une articulation immédiate et directe entre les structures et les agents.

 

Une trajectoire individuelle est indissociable d’un contexte historique, d’une place dans la structure sociale et d’une succession plus ou moins standardisée d’épreuves au cours de la vie. Mais dans le triangle : individuation, socialisation, subjectivation, les relations ne prennent plus ni massivement, ni nécessairement la forme d’homologie ou de correspondances strictes. Les buts étant de montrer la validité de la perspective de l’individuation pour pouvoir rendre compte des évolutions dans la société. Il faudrait aussi pouvoir ouvrir cette notion de validité vers une sociologie comparée qui permettra de rendre compte des différentes figures de l’individu.

 


 

Résumé de l’article

 

Cet article nous propose une étude sociologique de l’individu tout en présentant autant de fois que possible, les enjeux et la problématique qui résident au  cœur de leur analyse pour chaque voie d’étude. Pour ce faire, l’auteur s’autorise à présenter une brève cartographie résultant d’une perspective historique. Il met alors en évidence trois dimensions pour comprendre l’individu. 

 

La socialisation permet de mettre en exergue le processus de formation de l’individu et de son rôle dans la reproduction de la vie sociale. Puis, il y a la subjectivation, qui est une étude ciblée de l’individu dans sa dynamique entre l’expansion des contrôles et la visée d’émancipation. Et enfin, l’individuation, qui est une démarche remettant en question les différentes facettes (ou types) d’individus structurellement fabriqués dans une société donnée.

 


 

 PLAN DU COMMENTAIRE

 

Qu’est-ce que la socialisation

Critique de la notion de socialisation

 

Qu’est-ce que la subjectivation

Critique de la notion de subjectivation

 

Qu’est-ce que l’individuation

Critique de la notion d’individuation

 

Conclusion

Bibliographie (sur demande uniquement)

 


 

Commentaire critique 

 

Ce travail nous permettra d’approfondir les notions, les concepts, les théories et les démarches cités dans cet article. Il nous aidera aussi à mieux comprendre ce qu’est l’individu, dans ses retranchements, ses besoins et satisfactions, ses changements et dynamiques, ainsi que les processus qu’il met en œuvre à chaque action produite dans un contexte précis.

 

Pour ce faire, nous allons tout d’abord, nous intéresser à la problématique de la notion d’individu. Nous entamerons cette quête, en présentant ce que Martuccelli entend par socialisation, que nous confronterons avec nos définitions sociologiques et des auteurs qui ont planché sur ce sujet. Nous ferons le même travail en ce qui concerne la subjectivation et l’individuation. Enfin, en guise de conclusion à ce commentaire, nous tenterons de retenir les points essentiels à la compréhension de cet article, de la notion d’individu structurellement fabriqué et de savoir ce qu’est un individu sociologique et par quel(s) moyen(s) on le devient.

 

Qu’est-ce que la socialisation ? 

 

Selon Martuccelli, la socialisation est un processus de fabrication sociale et psychologique de l’acteur. Cette théorie nous montre la tension qui réside entre les aspects naturels, les compétences innées et les dimensions culturelles, où les individus se construisent en reflet avec les structures sociales tels que les valeurs, les normes, les institutions, les clivages sociaux, les classes et les styles familiaux. C’est donc une description des processus psychiques de formation de l’individu.

 

Cependant, elle diffère selon l’époque d’application. Dans les sociétés traditionnelles, basées sur des modèles culturels, la socialisation avait une fonction totalisante et stable, ce qui n’est pas le cas dans nos sociétés modernes. En effet, la différenciation sociale mixée avec une pluralité des systèmes d’actions, qui eux-mêmes sont régies par des orientations autonomes, s’insèrent dans le cadre du processus de fabrication de l’acteur. C’est le caractère unitaire des principes de la socialisation et de la différenciation. 

 

La vie sociale est donc possible dès lors que perdure le lien entre l’action individuelle et l’ordre social. Martuccelli nous le justifie en présentant deux cas. Dans le premier cas, il nous montre une « version enchantée » de la socialisation, qui est une autonomie personnelle et une intégration sociale de l’individu. Ce dernier reste maître du choix définitif de l’action, savamment corroboré par Parsons où « l’idéal de l’individu dépend de la structure de la société […] il engendre des individus autonomes, libérés du poids de la tradition et capables d’indépendance de jugement ».

 

Dans le deuxième cas, il nous présente la « version désenchantée » (ou critique) de cette socialisation. Selon lui, la société est un ensemble de structures de pouvoirs où l’action est une illusion subjective et la socialisation est une forme de programmation individuelle qui assure la reproduction de l’ordre social en usant de l’harmonie des pratiques et des positions par le biais des dispositions telles qu’elles sont entendues chez Bourdieu. En effet, il assigne à penser son concept d’habitus à travers le lien qui existe entre socialisation et actions des individus. L’habitus est constitué de l’ensemble des dispositions, des schèmes d’actions ou de perception que l’individu acquiert à travers son expérience sociale.

 

La socialisation et la trajectoire sociale incorporent l’individu de manière progressive à un ensemble de façons de penser, de sentir et d’agir et qui souvent se révèle durable. Selon Bourdieu ces dispositions sont à l’origine des pratiques futures des individus. L’habitus est à l’origine d’un sens pratique et est « puissamment générateur ». Il est structure structuré car c’est une production de la socialisation et il est aussi une structure structurante car c’est un générateur de multiples nouvelles pratiques. C’est comme des « structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes ».

 

La socialisation est donc un processus d’apprentissage permettant à un individu d’acquérir les modèles culturels de la société dans laquelle il vit et agit. Elle résulte à la fois d’une contrainte imposée par certains agents sociaux, mais aussi d’une interaction entre l’individu et son environnement. Nous pouvons remarquer que si elle favorise la reproduction sociale, elle ne peut éliminer les possibilités de changements sociaux d’appartenance où les valeurs sont les manières qu’une société considère comme devant être respectées. Ces idéaux sont partagés par les membres de cette société (comme le sens de l’effort, la réussite professionnelle ou encore la solidarité) et les normes en sont l’incarnation concrète. Dans une société, les valeurs  désignent tout ce qu’un individu ne peut pas faire. Il s’agit d’une traduction des valeurs en lois.

 

L’individu a des marges définissant l’intériorisation des normes ou l’incorporation des schémas d’action. Le travail de la socialisation permet d’établir un accord entre les motivations individuelles et les positions sociales. « Des éléments pulsionnels empêchent la réalité d’une socialisation achevée et totale » ce qui selon Parsons permet de définir l’individu comme étant l’envers du système social où la personnalité, le système social et la culture forment un ensemble qui s’imbrique étroitement, réalisant le lien orientations individuels/processus collectif.

 

Au vu de toutes ces définitions et compréhension de l’individu, nous pouvons dire que la socialisation est l’incorporation des habitus. Ce dernier peut se définir comme un système de dispositions lié à une trajectoire sociale. Une classe sociale devient ainsi la classe des individus dotés des même habitus. Pour Bourdieu, les habitus sont des « systèmes de dispositions durables et transposables ».

 

Durkheim utilise le terme « habitus », dans son cours sur l’évolution pédagogique en France (1904 – 1905), où l’habitus « oriente l’individu dans un sens définitif pour toute la vie ». Il donne une définition normative de la socialisation en la présentant comme un processus d’attraction de l’individu par la société au moment de l’apprentissage méthodique de règles et de normes, par les jeunes générations, en vue de perpétuer et de renforcer l’homogénéité de la société. La socialisation est donc un ensemble de processus par lequel l’enfant construit son identité social. Il devient un membre autonome des groupes auxquels il appartient. C’est à travers ce processus que nous pouvons comprendre l’organisation de la société toute entière. La socialisation est conçue comme résultant des interactions de l’enfant avec sa famille et son environnement. Weber réussit aussi à définir la socialisation comme étant un processus par lequel l’individu s’approprie les règles d’une organisation, à l’ensemble des interactions permettant la construction de l’identité sociale de l’individu. En ce sens, il rejoint la définition que donne Durkheim sur cette notion de socialisation.

 

Dubar rajoute à cette notion de socialisation, trois aspects complémentaires : cognitif, qui représente la structure de la conduite et qui se traduit en règles ; affectif, qui s’exprime en valeurs et enfin expressif qui représente les signifiants de la conduite et qui se symbolise en signes. Dans son ouvrage « La sociologie », il nous donne une définition de la théorie de la socialisation. C’est une construction des identités qui résulte de diverses socialisations successives auxquels l’individu est exposé. Il existe de multiples sphères de l’identité humaine, où l’identité subit des mutations économiques et des bouleversements technologiques. Son travail est à l’origine des transformations identitaires continuelles où la formation joue un rôle central, durant les cycles de la vie active. C’est une facette fugitive de l’identité. 

 

Ainsi, pour Dubar, il faut connaître cette notion de socialisation et les mécanismes qui permettent la construction de l’identité. Cette théorie basée sur le principe psychanalytique de la dualité du Soi, définit le processus de construction des identités comme produit de l’articulation entre deux transactions. D’un côté, les systèmes d’actions produisent des identités virtuelles (identité pour autrui) en continuité ou en rupture avec les trajectoires individuelles. De l’autre, une biographie sociale des individus où se fabriquent des identités réelles (identité pour soi), en concordance ou en discordance avec les identités hérités (socialisation primaire) ou visées (socialisation secondaire). C’est donc une rétrospective historique des théories de la socialisation psychologique piagétienne pour aboutir à une théorie sociologique de l’identité, où les trajectoires subjectives des individus sont primordiales face au contexte culturel.

 

En effet, Dubar s’est largement inspiré de la définition de la socialisation de Piaget, en conservant sa conception dynamique de la notion. La socialisation est une déstructuration et une restructuration d’équilibres relativement cohérent mais provisoires (processus d’équilibration). Le passage d’une cohérence à l’autre implique « une crise » et la reconstruction de nouvelles formes de transactions (assimilation, accommodation), entre l’individu et son milieu social. La socialisation est donc un processus continu où chaque individu doit tenir un rôle ou occuper un nouveau statut, il doit se socialiser en permanence. C’est une socialisation secondaire. 

 

Critique de cette notion de socialisation 

 

La question que l’on peut se poser au terme de cet exposé de la première partie est : la socialisation peut-elle se définir comme processus d’inculturation, d’apprentissage, d’intériorisation des fonctions sociales, d’incorporation d’un habitus ou de « construction sociale de la réalité » ?

 

Nous avons relevé quatre moments de l’histoire des sciences sociales : une analyse psychologique de Piaget qui est remise en cause par Durkheim, une approche culturaliste (Benedict et Kardiner) et fonctionnaliste (la « suprême » théorie de Parsons), une approche bourdieusienne et enfin les dernières analyses du début des années 80 avec les notions concernant l’incertitude de la réalité, ou le poids de l’acteur et de ses interactions avec autrui dans un contexte culturel donné. 

 

La théorie sociologique de l’identité à une double visée : identité pour autrui (attribuée par les membres de la société) et identité pour soi (incorporée au terme d’une socialisation « biographique » constituée d’actes d’appartenance). Les stratégies identitaires sont mises au point par les individus. L’analyse synthétique de Martuccelli reprend le processus d’équilibration piagétienne lorsque l’identité pour soi « héritée » s’écarte de l’identité « visée ». Le rôle de l’acteur ajouté à l’influence du contexte socioculturel et les processus interactionnistes, permettent à Singly de présenter les limites de la définition de la notion de socialisation, et en reprochant à Dubar de « minimiser la place de la vie privée » dans le processus de socialisation.

 

La socialisation est donc un processus par lequel les individus sont intégrés dans une société donnée, où il y a intériorisation des valeurs, des normes, des codes symboliques et où les acteurs sociaux font l’apprentissage de la culture, en général, grâce à la famille et l’école, mais aussi par le langage ou par son environnement. Ce processus représente à la fois un apprentissage et un ajustement. L’ajustement est une opération de substitution des valeurs rectifiées (élimination des erreurs d’observation) aux valeurs reconstituées. C’est une méthode employée en psychophysique pour déterminer le degré de précision avec lequel on peut égaliser la dimension des stimulis. 

 

Ce concept occupe une place ambigüe en sociologie, mais tient une place centrale ou secondaire dans les autres domaines des sciences humaines et sociales. Par exemple, en psychologie sociale, il désigne un processus par lequel les individus apprennent les modes d’agir et de penser leur environnement. Les individus les  intériorisent en les intégrant à leur personnalité et deviennent membres de groupes où ils acquièrent un statut spécifique. La socialisation est donc à la fois apprentissage, conditionnement et inculcation, mais aussi adaptation culturelle, intériorisation et incorporation. Le terme trouve alors sa place dans les courants théoriques aussi divers que l’anthropologie culturelle, la psychanalyse, la  psychologie génétique ou interactionniste. 

 

Chez Durkheim, la conscience collective est importante. Le concept de socialisation permet la transmission, d’une génération à l’autre, des normes et des traditions. C’est le rôle de l’éducation morale. Il permet la construction d’une identité à partir d’une dualité originelle entre égoïsme et altruisme. Il faut donc bien distinguer, à la suite de Durkheim ou de Weber, la socialisation associative par accord volontaire et la socialisation institutionnelle par imposition des règles et de la domination du pouvoir légitime.

 

Chez Parsons, cette distinction correspond à une adaptation de type fonctionnelle. Chez Bourdieu, c’est une autre perspective, celle de l’habitus avec la transformation des différences sociales en différences individuelles, par l’inculcation et l’incorporation des pratiques et des représentations de groupes partageant les mêmes conditions d’existence. Quant aux nouvelles approches, elles s’efforcent de dépasser certains clivages et considèrent la socialisation comme une transaction entre des systèmes définis par des règles et des valeurs, et des individus développant leurs propres stratégies. Par exemple, chez Dubar, par ses définitions des paradigmes sociologiques et du comportement politique.

 

Qu’est-ce que la subjectivation ? 

 

Martuccelli commence l’étude de la notion de subjectivation en faisant référence à Weber. Ce dernier lie cette notion au processus de rationalisation (expansion de la coordination, de la planification, de la prévision croissante dans toutes les sphères de la vie sociale). L’histoire de cette perspective résulte de la prise en compte d’un niveau individuel (sujet personnel), de l’existence d’un acteur collectif susceptible de l’incarner (sujet collectif), d’un souci de libération stricto sensu (émancipation) et d’une volonté croissante de contrôle social (assujettissement).

 

Cette démarche intellectuelle mène Martuccelli à traiter la notion de sujet collectif  et de projet d’émancipation, à la lumière des analyses hégéliennes de Lukacs. En apportant sa lecture à l’œuvre de Marx, Lukas met en exergue le cas du prolétariat, en ramenant à cette classe sociale, le fait qu’elle est la seule à pouvoir appréhender la société comme totalité. Selon Lukacs « la supériorité du prolétariat sur la bourgeoisie, réside dans sa capacité à considérer la société à partir de son centre, comme un tout cohérent, et par suite, agir d’une façon centrale, en modifiant la réalité ; en ce que, pour sa conscience de classe théorie et praxis coïncident, en ce que, par suite, il peut jeter dans la balance de l’évolution sociale sa propre action comme facteur décisif ».

 

Martuccelli utilise un langage spécifique pour décrire la structure analytique de cette matrice : « un principe de domination est un principe d’émancipation organisé autour d’un sujet collectif ». Dans la perspective de cette dynamique intellectuelle, la subjectivation relève de l’histoire et des mouvements sociaux. Le « moment de Foucault » associé au renversement et au déplacement de cette perspective, est caractérisé par deux grandes inflexions : le sujet devient un effet de pouvoir/le sujet est une réalité fabriquée par une technologie spécifique de pouvoir.

 

Cependant, le paradoxe que l’on peut relever est son soucis permanent de montrer un pouvoir et un assujettissement croissant et en même temps, la possibilité constante d’émancipation. Pourtant, pour Foucault, l’émancipation est un projet de subjectivation personnelle, entendue comme une esthétique de l’existence. En effet, cette « technique de vie cherche à distribuer les actes les plus près de ce que « demande » la nature, et qui par-là même, est la possibilité de se constituer comme sujet maître de sa conduite ». En dépit des inflexions, Martuccelli continue l’étude de la relation émancipation/assujettissement, et donne une définition de la subjectivation. Pour lui, c’est une relation à une action collective, inséparable d’un conflit social et des rapports de pouvoir.

 

Critique de la notion de subjectivation 

 

Avant de pouvoir parler de la notion de subjectivation, il faut faire un travail épistémologique de l’action, qui est une approche collective « concevable ». L’action engage un processus de « mise en sujet » ou de « subjectivation ». Chez Foucault, on retrouve la question de la « place » où l’action est par essence collective. Puis, l’action mobilise des processus de rationalisation, où la rationalisation oblige le sujet à restreindre, à délimiter, à repérer un rapport sujet/monde, un rapport sujet/sujet, qu’il faudra prendre en compte. C’est le principe même de la formation d’un objet de gestion. Enfin, l’action permet au sujet de s’investir dans un processus collectif de conditionnement réciproque, donc de connaissance et de transformation. Dans ce cas-ci, l’action a une double visée : elle se rend elle-même possible en autorisant par l’apprentissage, l’évolution des rationalisations. La rationalité quand à elle ne précède pas l’action, mais elle peut en être l’idéal ou la conséquence. C’est la théorie des mythes rationnels.

 

Le couple moyens/fins est un résultat possible et potentiel de ce processus collectif. Les conséquences sont nombreuses. L’action n’est pas généralement l’adaptation des moyens aux fins. L’action « collective » est le processus par lequel un sujet collectif peut « se concevoir » (se connaître, connaître le monde) comme sujet cherchant, seul ou avec d’autres, des « moyens » et des « fins ». L’action est  donc dépendante de l’épistémologie de l’observation, mais l’observation dépend aussi de l’épistémologie de l’action. Nous pouvons ainsi montrer trois relations interdépendantes et autonomes (appréhendées seules, simple relation) de subjectivation : sujet/sujet ; sujet/autrui ; sujet/monde.

 

Dans les comportements subjectifs, Weber nous montre le reflet d’un trait particulier du « monde moderne ». Le processus conduisant à la dissolution de la constitution patriarcale est souvent vécu par les travailleurs comme un « soulagement ». L’horizon de la liberté se détermine comme un mouvement, comme une fuite, à travers des pratiques de soustraction aux formes de vie traditionnelle dans lesquelles se reflètent les « tentations individualistes ». Ce « trait » se présente historiquement comme un processus spécifique de subjectivation prolétaire, associant souvent un refus de la discipline de fabrication à celui du patriarcat, faisant surgir du même coup le problème de l’imposition de nouvelles formes de discipline du travail « libre ».

 

Afin de bien comprendre cette deuxième partie, il nous faut faire un travail mettant en exergue le rapport à soi et le processus de subjectivation. Foucault nous donne une bonne définition de ce que l’on peut entendre par « rapport à soi », sur la production et la transformation de soi. Ce rapport permet de prendre en compte la relation qui existe entre subjectivité et action politique. Le processus de « sécularisation » des techniques de soi est étendu dans le domaine du travail. A la lecture de l’analyse de Weber concernant l’éthique protestante, cette technique de subjectivation, est un mode de constitution du sujet par son activité. C’est l’un des outils indispensables à l’avènement du capitalisme.

 

Le processus de constitution de la subjectivité politique permet d’émettre des hypothèses, chez Deleuze et Guattari. Dans le capitalisme, toute mutation sociale implique une « reconversion de la subjectivité » et l’émergence d’un « nouveau Soi », comme foyer de résistance. Elle est appréhendée à travers les dynamiques de constitution des mouvements sociaux. 

 

La subjectivation par la rationalisation s’inscrit dans le paradigme d’Elias. Pour Marcuse, Weber et l’école de Francfort, la rationalisation est une entrave à la subjectivation (particularisation, singularité, personnalisation, conjoncture. Il s’agit de désigner des existences, des substances). La subjectivité est le produit de procédures de subjectivations variables dans l’histoire, renvoyant à une structuration éthique du sujet, dans un rapport à soi et un rapport aux normes où apparaît une tension, indissociablement consentant et résistant, assujetti et se subjectivant, en tout cas irréductible à des techniques de domination. Ces orientations permettent de repenser le sens d’une éthique, d’une politique et de s’interroger sur les nouvelles formes d’assujettissement. Elles proposent des relectures de certains moments de l’histoire de la philosophie, à partir d’une problématisation du sujet. Elles conduisent à articuler de façon inattendue : éthique, politique et spiritualité, à travers des pratiques spécifiques de Soi.

 

Le processus de subjectivation exprime la puissance de pensée et d’action possible du sujet, que savoirs et affects se déploient, tout savoir étant déjà porté par la manière dont le sujet est affecté et affecte autrui à son tour. Ce processus est plus riche que la simple « production de savoirs ». L’enjeu dans le capitalisme actuel n’est pas dans les savoirs, mais dans le contrôle des processus de subjectivation. C’est par rapport à ces processus que se pose à la fois les problématiques : la liberté des individualités à développer cette puissance de subjectivation et la tentative partielle de son contrôle, pour aller jusqu’à sa destruction, en cas de conflictualité forte et inexprimable, en conflit collectif ouvert.

 

La subjectivité est toujours orientée, elle exprime toujours une prise de parti sur les enjeux du monde. Derrière la « neutralité » des savoirs, il existe des luttes sur les prises de parti qui orientent la production et le contenu des savoirs. Autrement dit, aucun savoir n’existe en soi. Il est toujours déjà pris dans une orientation qui détermine ses critères de validité.

 

Les processus de subjectivation s’ancrent dans des rapports sociaux « matériels », à partir desquels se constitue la production sociale de notre existence. Ils en sont l’expression directe, avec une « vraie » puissance de production d’actions, qui s’accumule dans la mémoire et le langage, vecteur désormais essentiel de ce que l’on appelle « accumulation ». Selon Simondon, ils se fondent sur des mouvements affectivo-émotionnels, de nature transubjective, qui pré-socialise les individualités, entendu comme pré-individuel chez Deleuze. C’est à partir de ce fond transubjectif que les processus individualisés de subjectivation sont toujours déjà en potentialité de se composer ensemble et de former une puissance de penser et d’action supérieure. On constate d’ailleurs aujourd’hui, le « commun » préexiste au « collectif ». Le commun préexiste à la capacité que nous avons d’en prendre conscience et d’agir collectivement en conséquence. Or, ce commun est déjà présent dans les processus de subjectivation et totalement irréductible à un « savoir » rationalisé.

 

Qu’est-ce que l’individuation ?

 

L’individuation est un terme scolastique, aujourd’hui peu usité. C’est le principe selon lequel chaque être possède non seulement un type spécifique, mais une existence singulière, concrète, déterminée dans le temps et dans l’espace. Parfois considéré comme synonyme d’individualisation, il affaiblit les liens unissant l’individu à la société.

 

L’individu est une unité de compte interchangeable. En philosophie et en psychologie, l’individu est l’élément irréductible d’une classe déterminée. A l’aspect biologique s’ajoute l’élément de personnalité. En sociologie, l’individu est considéré comme l’unité dont se composent les sociétés, pour d’autres, il ne saurait être isolé du social. Le terme de « personne » est parfois utilisé comme synonyme, bien qu’il ait une connotation plus flatteuse.

 

La notion de personne, en psychologie, recouvre l’aspect physique et moral de l’être humain. Cette notion résulte d’une évolution à trois dimensions. D’abord, le personnage tient un rôle important dans les sociétés primitives (Mauss), puis développe la personnalité juridique, où les personnes ont des ancêtres, des noms et des biens. Et enfin, la personne a une fonction. Ainsi, on passe de la personne au sujet. C’est l’influence chrétienne qui valorise l’être individuel. Pour pouvoir bien définir la notion de personne, il nous faut bien comprendre les significations de « fonction ».

 

La fonction, en biologie et en psychologie, exclue la notion de finalité. C’est le constat d’un rapport du rôle joué par l’élément organe d’un ensemble ou structure, dont les parties sont interdépendantes. On suppose en général que la fonction d’un organe est l’activité à laquelle il est destiné en raison de sa structure (par exemple, la fonction glycogénique du foie). Ce constat rejoint de nombreuses discussions sur la valeur explicative de la notion de fonction entre biologistes (Berralanffy), psychologues (Piaget), phénoménologues (Merleau-Ponty) et sociologues (Merton). La question est de savoir si la conséquence de la fonction est prévisible ou même nécessaire et dans quelles conditions, enfin si ces conditions dépendent des acteurs sociaux et lesquels.

 

En sociologie, la notion a été introduite en anthropologie par Malinowski et reprise par les sociologues. Au sens strict, elle postule et désigne la relation entre un objet et une pratique sociale et les idées, objets, pratiques, besoins qu’elle contribue à maintenir. On définit généralement la fonction par le rôle, l’unité, donc le but (par exemple, l’école remplit une fonction d’enseignement).

 

Selon Durkheim, c’est la « satisfaction d’un besoin par une activité », mais cet aspect de finalité ajoute à la notion biologique de processus une condition supplémentaire : l’interdépendance. Pour Merton, la fonction devient le mode d’adaptation d’un élément social ou culturel à un ensemble : la société. Les éléments en dehors du système seront considérés comme non fonctionnels. Certains sociologues, comme Parsons, voient dans la fonction, le moyen de satisfaire un besoin défini, accordant à la notion une dimension explicative (organiciste) et téléologique (la téléologie est une étude de la finalité. Elle dépend de point de vue philosophiques adoptées. La théorie biologique antimécaniciste, utilisant ce concept de l’explication des processus neurophysiologiques).

 

A la suite de Merton, il faut bien distinguer les « fonctions manifestes » ou explicites et les « fonctions latentes » qui sont parfois masquées ou difficilement reconnues par le corps social. La fonction, est en sociologie, un mot d’origine aristotélicienne. Le « telos » est la cause finale d’une action, ce qui est visé par un individu et qui déclenche un comportement. Ce mot s’oppose à mécanisme. C’est une doctrine selon laquelle l’explication des faits résiderait dans le jeu des causes efficientes.

 

 Critique de la notion d’individuation 

 

La compréhension de cette notion permet une meilleure définition de l’inscription de l’individu dans un contexte social. L’individuation permet de rendre compte, sous forme de filiation descendante, de l’articulation entre transformations structurelles et jeux de places sociales. Etudier l’individuation ne veut pas dire étudier des parcours de vie, mais d’isoler les épreuves les plus significatives historiquement, à un moment donné. L’individu résulte d’un processus d’individuation. Il faut y voir sa genèse et non son dogme. Il n’y a pas de lien nécessaire entre « individuation » et « intériorisation ». L’intériorisation des normes n’est pas la clé de la modernité.

 


 

En conclusion 

 

La socialisation, la subjectivation et l’individuation sont de purs modèles analytiques. L’étude de la socialisation s’ouvre sur une sociologie psychologique (représentations psychologiques, cognitives ou dispositionnelles) : l’individu est au cœur de l’analyse. La subjectivation est l’une des variantes de la sociologie politique (dynamique entre assujettissement et émancipation) : l’individu passe par l’étude des processus de domination. L’individuation est une sociologie historique : les contours historiques de la condition moderne et leur traduction au niveau des expériences des individus font le cœur de cette analyse.

 

Ces trois modèles analytiques définissent chacun ce qui relève des trois figures de l’individu, c'est-à-dire l’homme, le citoyen et l’individu situé. L’homme s’inscrit dans une construction idéologique du libéralisme. C’est la sociologie politique, donc la subjectivation qui englobe la dynamique entre assujettissement et émancipation. Le citoyen représente l’être ensemble ou l’agir ensemble. C’est la socialisation qui permet à l’individu de développer ses représentations psychologiques, cognitives et dispositionnelles. Ces deux premiers pans de l’individu nous amènent à mettre en exergue une dernière facette de l’individu moderne, c'est-à-dire l’individu situé qui s’inscrit dans une société flexible. C’est le cas de l’individuation qui relève d’une sociologie historique de la condition moderne d’existence, permettant à l’individu de traduire ou d’interpréter leur vécu et leurs expériences.

 

Ces trois figures de l’individu nous permettent de poser trois postures ou trois champs de compréhension de cette étude : économique, politique et social. Dans le champ économique, nous avons un individu dit « homo economicus » qui tient une place « horizontale » dans une catégorie socioprofessionnelle (genre, âge, lieu d’habitation). C’est l’homme « concret » de Marx qui est supposé : égoïste, hédoniste, calculateur, rationnel (figure de l’homme chez Hobbes. L’homme est un individu calculateur qui accepte de faire société pour éviter de faire éclater « la guerre de tous contre tous ») par la théorie économique. C’est un être entrepreneur, un être flexible. C’est l’homme de la déclaration des droits de l’homme avec quatre droits : la liberté (volonté libre et individuelle dans un contrat), propriété (qui n’est pas la possession, ne peut être transmise. C’est la jouissance effective des biens), sûreté (des biens et non des personnes), égalité (des conditions et non des droits). 

 

Dans le champ politique, l’individu est avant tout un citoyen qui a une position hiérarchique mettant en évidence la relation : dominant/dominé, permettant ou non la prise de risque. Le citoyen est une fiction, c'est-à-dire l’image inverse de l’homo economicus (altruiste, holiste et raisonnable). C’est une abstraction.

 

Enfin, c’est dans le champ social que nous trouvons l’individu situé, considéré comme une personne marquée ou portant un ou plusieurs masques (un masque renvoie à une stigmatisation chez Goffman, où la société voit une personne et attend qu’elle se conduise selon les critères que la société lui dote). L’individu est au centre de plusieurs formes collectives. Dans l’espace public, le système libéral invite et donne des habilitations aux intérêts communs que l’on partage avec d’autres. C’est de l’altruisme de proximité de l’individu situé.

 


ANDRIAMANAMPISOA Shatia

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