3ème Congrès AFS 2009

Quand les violences politiques s’intègrent dans la mémoire collective

 

Résumé

 

Dans mes recherches, je me suis intéressée aux crises politiques qui ont sévi dans les anciennes colonies françaises, notamment à Madagascar, à Antananarivo, pendant les émeutes ou luttes populaires qui font suite à la proclamation de l’Indépendance du pays en 1960 et le retrait de la France dans la vie politique de l’île. Cependant, lors de mes pré-enquêtes concernant l’évènement tragique du 13 mai 1972 dans la capitale de Madagascar, j’ai remarqué des distorsions entre ce qui s’est réellement passé ce jour-là et les récits de vie des personnes ayant vécu cette crise. Les médias locaux et internationaux retracent l’évènement tout en s’attelant au respect d’une censure bien maîtrisée et le flou médiatique se ressent dès lors que l’on y regarde de plus près. La question est de savoir comment la politique et ses méfaits sur le peuple s’inscrivent dans les mémoires individuelles et collectives. Ce qui est important c’est avant tout de connaître le processus par lequel les individus intègrent leurs ressentis, leurs émotions et leurs vécus à une histoire, une expérience douloureuse commune. Les croyances et les sentiments s’imbriquent et se traduisent en représentations mentales et sensomémorielles, chez les malagasy. Le vécu, la crise et les violences prennent alors une signification dans l’esprit et la mémoire de chacun.

 

Nos sentiments, nos émotions et notre ancrage dans une certaine forme ou groupe politique nous influencent-ils dans la manière de sélectionner des données importantes de notre vécu, qu’elles soient collectives ou bien individuelles ? De ce fait, si elles peuvent être source de comportements spécifiques à un certain moment de notre vie, il semble utile de comprendre, tout d’abord les processus d’application stratifiées de ce phénomène (peu connu) et d’en tirer les conclusions qui nous permettent de comprendre des réactions, des actions passées dans un cadre précis et des modes de sélection mémorielle de chaque individu en soi et pour soi.

Il est important de souligner d’ores et déjà le contexte d’application de ces mécanismes senso-biologiques sur notre mémoire. Ma thèse s’articule autour d’un phénomène, plus précisément d’une révolution ou crise populaire et par ces termes, on peut dire tout simplement qu’il s’agit là, de violence, et je dirai même de violence politique puisque c’est avant tout l’Etat qui est mit en cause « selon les témoignages exploratoires de mon terrain d’investigation » (Antananarivo-Madagascar).

Cependant, il ne faudrait pas non plus se résoudre au constat de cette influence inconsciente sur notre mémoire. Les médias et les autres moyens de communication sont aussi sources d’émotions et de ressentiments forts si l’on prend en compte la teneur de leurs discours avant la crise, au moment de l’évènement et après la crise. Dans le contexte qui est le mien, c’est la censure qui est appliquée, tant au niveau local que national ou même international. La question est pourquoi ? Et là encore, peut-on dire que ce sont toujours les émotions qui dirigent notre lecture de l’évènement ou est-ce autre chose ? Et dans ce cas, comment définir cette nouvelle influence mémorielle ? Est-ce une suite logique aux influences émotionnelles ou viennent-elles se rajouter aux éléments appartenant au champ de l’émotion telle qu’elle est vécue avant, pendant et après la crise ? La question reste entière, peut-on définir l’influence des émotions dans notre choix des données à garder en mémoire, en souvenir de quelque chose, d’un évènement précis ou de plusieurs parties de cet évènement qui, mises bout-à-bout, prendront la forme d’une seule histoire, tenue pour être continuelle dans une mémoire individuelle.

Pour parler de cette violence politique, dans ma thèse, je préfère l’appellation « vampirisme étatique », car elle me donne accès au champ de compréhension de la charge émotionnelle dans le vécu collectif et individuel, de l’action de son influence sur les processus mémoriaux individuels et de pouvoir mettre en avant les ressentiments personnels du vécu de chacun en usant de métaphores et d’images, celle du vampire, qui est à la fois inscrit dans l’imaginaire, le fantastique mais aussi dans une optique positiviste du futur collectif ou individuel. Dans mes recherches concernant le « vampire », je me suis retrouvée face à deux mondes opposés, tout d’abord la « mort pour une nouvelle vie », la « violence et la paix », mais qui semblent pourtant être très influencés par les émotions. En effet, le champ émotionnel est si large qu’il peut comme « engloutir » d’autres champs tels que la « violence » ou le « sang » ou encore la « mort ». Ces trois cas prendront une toute autre signification selon le degré de sa charge émotionnelle.

Cependant, nous ne pouvons pas imputer à cette charge émotionnelle toutes nos inscriptions mémorielles. Ne disons-nous pas souvent, « images ou vécu sensomémoriel » ? Ce petit mot « senso », nous permet d’accéder à une toute autre dimension dans notre inscription d’un vécu dans notre mémoire. Il se joue ici nos cinq sens : l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat et le goût (mais un goût qui serait conséquent de notre odorat ou plutôt des données recueillies en fonction des quatre précédents sens. Par exemple, lorsqu’il s’agit de la mort et de ses formes crues « de la chair brûlée »,  nous mettons à contribution la vue, l’ouïe et l’odorat car nous pouvons voir la chair en train de brûler, sentir l’odeur de la chair et du bois qui partent en fumée et entendre les craquements de bois qui se disloquent sous les flammes. A ce moment précis, il nous vient automatiquement de nous surprendre à dire « ça a un goût de mort », pourtant personne n’y a encore goûté sauf peut-être dans les pays où le cannibalisme résiste. Mais dans notre cas, même si les faits sont réellement vécus, il ne s’agit pas ici de nourriture car tout est symbolique et métaphorique). C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de travailler sur cette image du « vampire » qui inspire à la fois la mort par la perte de la vie où l’émotion y est très forte, mais aussi à une renaissance tel le phénix qui renaît de ces cendres, et qui donne une dimension positive à la perte de la vie et à l’accès à une « vie meilleure » où les émotions y sont aussi virulentes que lors de la mort annoncée.

En effet, « se faire vampiriser » c’est pouvoir accéder à l’éternité, c’est ne plus connaître la mort puisqu’on l’est déjà. Sauf que dans cette optique de la renaissance, ce serait plutôt, à mon avis, une nouvelle vie dans la survie. Le vampirisé ne peut vivre sans « sang », il ne peut boire son propre sang (autosubsistance), ni consommer celui des cadavres (sang froid coagulé) car la fraîcheur du sang, celle qui porte la vie ne se trouve que dans un corps « saint » et vivant, donc dans la première vie. Et c’est ici que nous pouvons voir toute la force de la charge émotionnelle, car comment peut-on concevoir une renaissance dans l’après chaos ? Comment une Nation arrive-t-elle à se reconstruire après avoir vécu un massacre ? Car il s’agit ici de génocide conséquence directe de la toute première révolution estudiantine à Antananarivo, même si elle n’est pas reconnue comme telle, tant au niveau national qu’international. Certes l’espoir fait vivre mais quand même ! Nous trouvons toujours des raisons à ce qui nous arrive et la vie continue comme on dit. Mais si elle « continue » la vie, que retenons-nous de ce vécu ? Peut-on oublier notre passé et faire comme si rien ne s’était passé ? Notre sélection mémorielle dans les évènements marquants de notre vie serait-elle due aux ressentiments et aux émotions qui nous submergent constamment ?

La question du rôle et du pouvoir des émotions sur notre sélection sensomémorielle reste entière, mais pouvons-nous tout de même trouver quelques pistes explicatives sur les processus d’application de ces charges émotionnelles sur notre comportement dans le vif de l’action, un peu avant un évènement et après les faits, c'est-à-dire dans nos choix personnels et sélectifs « d’images souvenirs » ? Ainsi, pouvons-nous dire que les émotions sont le moteur principal de nos actes tant collectifs qu’individuels et qu’elles seraient sources de nos sélections mémorielles ? Notre vie serait-elle en grande partie gérée par elles ? A cette dernière question, quelque soit la réponse donnée, la conséquence sur nos vies est très forte et peut amener à des dérives inconsidérées telles les extrémistes camicases par exemple.

Mais si les émotions ont une telle influence sur notre comportement et notre mémoire, sont-elles aussi en mesure de gérer notre inconscient ? Au niveau de l’inconscient, la question reste entière concernant l’influence respective des deux champs. Sont-elles complémentaires ou y en a-t-il une sous-jacente à l’autre ? Comment s’opère le degré d’influence d’un champ à l’autre ? Sur ces questionnements, je n’ai personnellement pas de réponses claires et précises et les quelques pistes retrouvées ça et là demeurent incongrues voire complexes et souvent soumises à des contextes différents de celui de mes recherches actuelles.

Toutefois, une question revient au galop : les émotions ressenties in situ peuvent-elles fausser les données que chacun a de son vécu, c'est-à-dire la compréhension d’un phénomène et des actes qui s’y déroulent peuvent donner, de manière individuelle, une vision propre à chaque individu, ce qui serait la cause directe des diverses versions ou discours se rapportant à un vécu commun, qui construirait une mémoire collective.

Cependant, dans ce cas là de forme de mémoire collective, le corps ou les constituants du discours (détails, précis) ont tous un degré de variance. Certes nous vivons tous une même situation et nous sommes soumis à un même fait social ou évènement marquant de notre vie, de notre époque, mais nous ne retenons pas tous la même version de cet évènement dans nos mémoires. Une réponse nous est donnée par Maurice Halbwachs qui nous dit que la mémoire collective est constituée de souvenirs conformes aux exigences du ou des groupes auxquels l’individu appartient ou veut appartenir. De ce fait, la mémoire collective contribue à façonner l’identité d’un groupe et inversement. Elle peut donc être un enjeu social et politique.

Nous n’avons pas les mêmes représentations du monde qui nous permettent de lire, de décrire et d’interpréter notre vie. Ici, la question est de savoir comment les émotions nous influencent-elles ? Sont-elles la conséquence de notre inscription particulière à un groupe spécifique de la société d’appartenance (groupe politique, étudiants, parents d’élèves, bureaucrates,…) ou sont-elles juste une réaction individuelle et spontanée face à une situation dite « de crise », un rêvé vécu dans toute son immédiateté ? Et, dans ce cas-ci, peut-on dire que nos mémoires, ou du moins ce que chacun décide de retenir, pour peut-être une future transmission, dépend énormément de notre ressenti, de nos sentiments et émotions pendant le déroulement du phénomène et nous donne une lecture représentative d’une réalité vécue en soi et de manière collective avec d’autres soi qui sont eux aussi affectés par d’autres émotions ?

 

Une seule conclusion peut être tirée de tous ces questionnements concernant le rôle et le pouvoir des émotions sur notre mémoire et sa manière propre à retenir des données du vécu d’un individu. Il est clair que les émotions nous tiraillent pendant toute notre vie, elles sont le moteur de notre vécu, mémorielle, sensomémorielle et qui nous donne cette soif de transmission du passé à la jeune génération (récits de vie, contes et légendes, journal de sa vie). L’homme doit, pour sa survie, transmettre ses expériences ou du moins laisser des traces de son passage sur terre pour « éduquer » et faire connaître aux « enfants » les erreurs du passé pour qu’elles ne soient plus réactivées ou pour donner une certaine forme de « solution » à une situation identique, c'est-à-dire ne pas refaire les erreurs du passé. Pourtant, cette mémoire léguée est imbibée d’une forte charge émotionnelle vécue tant de manière collective qu’individuelle, donc elle est comme saturée des émotions, des ressentiments de celui et de ceux qui la laissent en mémoire, à transmettre. C'est-à-dire l’individu qui n’a pas d’émotions ne peut pas se souvenir avec exactitude d’un évènement, or personne ne peut nier ce qu’il ressent lorsque l’on entreprend une remémorisation des faits passés. La mémoire et les émotions sont deux champs qu’il ne faudrait pas diviser, mais qu’il faut prendre et comprendre à partir de leurs degrés respectifs d’application dans un processus de compréhension d’un vécu collectif et individuel. Un souvenir ne peut pas s’élaborer uniquement à partir d’un vécu personnel car c’est déjà une construction à caractère collectif, cela veut dire qu’un individu ne se souvient pas vraiment du passé et a besoin de référents sociaux (récits d’autres personnes ayant vécu le même évènement). Ainsi, les souvenirs sont une reconstruction du passé en fonction des exigences de l’instant présent. Ils sont liés et ne peuvent être dissociés de ceux d’autrui car ce procédé permet le rappel, la reconnaissance et une meilleure localisation de ces souvenirs. Autrui ou la société d’appartenance de l’individu est un cadre référentiel de la mémoire où les souvenirs sont indissociables des notions de temps et d’espace.

 

 Shatia Andriamanampisoa

Intervention au 3ème Congrès de l'AFS

RT10 Sociologie de la Connaissance

14/04/2009

 

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